Leçon de cinéma: Jørgen Leth
Jørgen Leth, l’iconoclaste
Figure majeure du cinéma danois, Jørgen Leth bâtit une œuvre inclassable depuis plus de 40 ans. Pour Lars von Trier, il est un mentor. Pour le grand public, il est l’homme charmant et charismatique qui parcourt le monde pour refaire différemment le même court-métrage, dans The Five Obstructions. Pour les amateurs de sport, il est l’auteur des plus beaux documentaires jamais réalisés sur le cyclisme. Pour le consulat danois, il est parfois une source d’embarras… Qu’un cinéaste aussi reconnu demeure une véritable énigme est non seulement une exception, mais aussi le testament d’une vision artistique totalement originale et sans compromis.
Même si sa carrière cinématographique débute en 1963 avec la réalisation d’un documentaire sur Bud Powell (Leth était à l’époque critique de jazz pour de nombreuses revues locales), c’est véritablement en 1967 que son nom explose sur la scène internationale avec le court-métrage The Perfect Human. Œuvre totalement novatrice, à mi-chemin entre l’étude anthropologique et la comédie absurde, ce film sans précédent (ni réel successeur, mis à part les films de Leth) demeure la pierre fondatrice du monde selon Leth. Une voix hors champ détachée et monotone, sorte de narration scientifique pince-sans-rire, décrit avec sobriété l’objectif du film, qui peut se résumer ainsi : les humains sont intéressants, observons-les.
Au-delà de l’humour implicite dans la décontextualisation étrange que Leth opère face à son sujet (il observe les humains comme des rats de laboratoire), cette curiosité qu’il met de l’avant est bien réelle, et elle s’avèrera être la clé de toute son œuvre. Mélomane, voyageur infatigable, amateur de sport et de femmes, Jørgen Leth est un véritable passionné de l’activité humaine sous toutes ses formes. Et il n’aura de cesse de tenter de décrire le plus objectivement et ouvertement possible ses contemporains, que ce soit par le cinéma ou la poésie.
Naviguant entre le cinéma expérimental, le documentaire et la fiction (seule l’animation, comme il le dit lui-même dans The Five Obstructions, ne l’intéresse pas), il a contaminé tous les genres de son empreinte inimitable. Les neuf films présentés lors de cette rétrospective ne visent pas l’exhaustivité (Leth en a réalisé plus de 40), mais plutôt la synthèse des différentes avenues explorées par le cinéaste. Du documentaire sportif (A Sunday in Hell) au film autobiographique (Erotic Man), en passant par la chronique de pays étranger (66 Scenes from America, New Scenes from America, Haiti Untitled), les œuvre anthropologico-absurdes (The Perfect Human, Motion Picture, Good and Evil) et le film sur le cinéma (The Five Obstructions). Neuf entrées dans le monde unique de Jørgen Leth.
Bruno Dequen