Rétrospectives
Frederick Wiseman
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Frederick Wiseman, l’art d’être aux aguets
Cinéaste majeur de notre époque, Frederick Wiseman aime à le rappeler : ses « documentaires » sont avant tout des « films ». Professeur de droit, il emmenait ses étudiants observer de visu les institutions américaines plutôt que de rester sur les bancs de l’université. Ses visites au pénitencier de Bridgewater le mènent en 1967 à la réalisation de Titicut Follies, premier film d’une œuvre qui en comprend aujourd’hui une quarantaine. Fidèle à sa méthode de travail, Wiseman décortique dans la majorité de ses films une institution, en observant un lieu précis : un asile, une école, un poste de police. « L’institution a pour moi la même finalité que les lignes et le filet sur un court de tennis, elle fixe des limites. Ce qui se passe à l’intérieur de ces limites peut être inclus dans le film. Ce qui se passe au-dehors est un autre film. »
De film en film, Wiseman dresse un portrait de nos sociétés occidentales à travers ces « cadres » qui ordonnent nos vies, sans rien en occulter : les réussites comme les ratages, les compétences, les contradictions. Sans préjugé ni apitoiement envers ceux qu’il filme, il donne à la parole et à la présence de chaque individu la même importance, du plus éminent au plus humble. Jamais anecdotique, c’est, au sens le plus fort du terme, l’expérience humaine dans toute sa complexité – et aussi son absurdité, car Wiseman a beaucoup d’humour – qui est au cœur de son travail.
Tout en se tenant à distance, Wiseman ne se contente pas d’« observer » son sujet : il fait seul le choix final du « scénario », après le tournage. Sans aucun commentaire en voix hors champ, ses films reposent sur la force du montage; une composition précise et entrecroisée de morceaux choisis parmi des heures de matériel. Au hasard d’un geste ou d’un regard surgit la réalité cachée derrière les discours ou les représentations que les hommes donnent d’eux-mêmes, dans leur manière de jouer les rôles dont ils se sentent investis.
Les RIDM et la Cinémathèque québécoise, en collaboration avec Hors Champ et la Chaire René-Malo, nous offrent la chance de revoir cette année quelques-uns de ces films, projetés dans leur format originel, le 16 mm pour la majorité d’entre eux. Du premier au dernier, du plus connu au plus rare, les films de Wiseman ne cessent depuis 40 ans de nous interpeller avec la plus grande acuité, de montrer la vie réelle tout en la transformant en cinéma.
Apolline Caron-Ottavi
Membre du comité éditorial de la revue en ligne Hors Champ–www.horschamp.qc.ca
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Helena Trestíková
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Helena Treštíková – L’observation sur le long terme
L’une des documentaristes tchèques les plus importantes, Helena Treštíková a réalisé une quarantaine de films depuis sa sortie de la FAMU, l’école de cinéma de Prague, en 1974. Elle travaille longtemps avec la télévision tchèque, qui finance notamment la série à succès Marriage Stories (1987), portraits sur sept ans de jeunes couples mariés. Les six épisodes de la série mêlent sociologie, démographie et cinéma-vérité, et rendront la cinéaste très populaire dans son pays. Ils seront suivis en 2006 d’une seconde série, Marriage Stories 20 Years Later, qui retrouve les six couples 20 ans plus tard. Les Marriage Stories révèlent la méthode de travail caractéristique de Treštíková, l’observation sur le long terme.
Durant ses années à la télévision tchèque, Treštíková démontre un intérêt pour les personnages féminins, en signant plusieurs portraits de femmes aux destins tragiques. L’actrice déchue de Lída Baarová’s Bittersweet Memories (1995), les opposantes au communisme emprisonnées de Sweet Century (1998), la victime du nazisme et du stalinisme de Hitler, Stalin and Me (2001), la survivante des camps de My Lucky Star (2004), nous racontent toutes leurs parcours personnels frappés par les idéologies totalitaires du 20e siècle.
Sa plus récente trilogie de portraits (Marcela, René, Katka), tournée à la fin des années 2000, la consacre à l’international. René se voit récompensé du prestigieux prix du Meilleur documentaire aux European Film Awards en 2008. Katka reçoit deux prix aux RIDM en 2010, dont celui du meilleur montage. Dans ces trois portraits d’exclus de la société, tournés sur plus de 10 ou même 20 ans, la réalisatrice mise plus que jamais sur la continuité dans le temps, la construction patiente des histoires, l’attente des événements qui font la signification d’une vie. Véritables chefs-d’œuvre de montage, les trois films affirment la maîtrise de la documentariste à transformer les existences banales et oubliées en récits passionnants et uniques. La trilogie met également en lumière la relation complexe de Treštíková avec ses personnages, particulièrement dans René, où la propre vie de l’auteure se trouve de plus en plus impliquée.
L’œuvre d’Helena Treštíková a récemment fait l’objet de rétrospectives dans deux festivals importants, le Festival international de cinéma indépendant de Buenos Aires (BAFICI) et le Festival documentaire de Thessalonique. Les RIDM sont fières d’être le premier festival en Amérique du Nord à lui rendre hommage, en présentant une sélection de sept films accompagnés d’une leçon de cinéma.
Charlotte Selb
Présenté grâce au soutien de la Chaire René-Malo et de l'Ambassade de la République Tchèque
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Jørgen Leth
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Jørgen Leth, l’iconoclaste
Figure majeure du cinéma danois, Jørgen Leth bâtit une œuvre inclassable depuis plus de 40 ans. Pour Lars von Trier, il est un mentor. Pour le grand public, il est l’homme charmant et charismatique qui parcourt le monde pour refaire différemment le même court-métrage, dans The Five Obstructions. Pour les amateurs de sport, il est l’auteur des plus beaux documentaires jamais réalisés sur le cyclisme. Pour le consulat danois, il est parfois une source d’embarras… Qu’un cinéaste aussi reconnu demeure une véritable énigme est non seulement une exception, mais aussi le testament d’une vision artistique totalement originale et sans compromis.
Même si sa carrière cinématographique débute en 1963 avec la réalisation d’un documentaire sur Bud Powell (Leth était à l’époque critique de jazz pour de nombreuses revues locales), c’est véritablement en 1967 que son nom explose sur la scène internationale avec le court-métrage The Perfect Human. Œuvre totalement novatrice, à mi-chemin entre l’étude anthropologique et la comédie absurde, ce film sans précédent (ni réel successeur, mis à part les films de Leth) demeure la pierre fondatrice du monde selon Leth. Une voix hors champ détachée et monotone, sorte de narration scientifique pince-sans-rire, décrit avec sobriété l’objectif du film, qui peut se résumer ainsi : les humains sont intéressants, observons-les.
Au-delà de l’humour implicite dans la décontextualisation étrange que Leth opère face à son sujet (il observe les humains comme des rats de laboratoire), cette curiosité qu’il met de l’avant est bien réelle, et elle s’avèrera être la clé de toute son œuvre. Mélomane, voyageur infatigable, amateur de sport et de femmes, Jørgen Leth est un véritable passionné de l’activité humaine sous toutes ses formes. Et il n’aura de cesse de tenter de décrire le plus objectivement et ouvertement possible ses contemporains, que ce soit par le cinéma ou la poésie.
Naviguant entre le cinéma expérimental, le documentaire et la fiction (seule l’animation, comme il le dit lui-même dans The Five Obstructions, ne l’intéresse pas), il a contaminé tous les genres de son empreinte inimitable. Les neuf films présentés lors de cette rétrospective ne visent pas l’exhaustivité (Leth en a réalisé plus de 40), mais plutôt la synthèse des différentes avenues explorées par le cinéaste. Du documentaire sportif (A Sunday in Hell) au film autobiographique (Erotic Man), en passant par la chronique de pays étranger (66 Scenes from America, New Scenes from America, Haiti Untitled), les œuvre anthropologico-absurdes (The Perfect Human, Motion Picture, Good and Evil) et le film sur le cinéma (The Five Obstructions). Neuf entrées dans le monde unique de Jørgen Leth.
Bruno Dequen
Présenté grâce au soutien du Danish Film Institute